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Avant cette rubrique, ContrePoints était la lettre d'information de l'Académie Bach.

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Le Royaume juif de Rouen

Le concert d’Alla Francesca, « Au Roi des kéroubims, Juifs & trouvères au XIIIe siècle », programme unique qui explore des répertoires jusque là quasiment inconnus,  trouve un écho exceptionnel dans une facette méconnue de l’histoire du judaïsme en Europe du nord : le « Royaume juif » de Rouen. A travers les siècles, depuis la colonisation romaine jusqu’au XIVe siècle, une vie intellectuelle florissante et une influence politique à l’échelle de l’Europe septentrionale ont permis aux Juifs de Rouen d’attirer les plus grands savants de leur siècle de se faire rencontrer les cultures, entre Méditerranée et Europe centrale, musulmans, chrétiens et Juifs. Cette attractivité et cette vitalité culturelle ont laissé une empreinte unique : la « Maison sublime », le plus vieux monument juif de France, découvert sous le Palais de Justice en 1976.

 



 

I – Une communauté millénaire

Durant plus d’un millénaire la communauté juive de Rouen fut l’une des plus importantes et des plus prospères d’Europe du nord mais elle connut alternativement des phases de tolérance, voire d’intégration, et de persécutions.

Dès leur installation dans les premiers siècles de notre ère, les Juifs de Rouen jouèrent un grand rôle dans la ville avec le soutien du pouvoir romain, occupant jusqu’à trois hectares au cœur du castrum romain, soit un tiers de la ville gallo-romaine. Le vicus judaeorum – quartier juif – était situé à l’ouest du cardo (rue des Carmes) et au nord du decumanus (rue du Gros-Horloge)

Près de huit siècles plus tard, Charlemagne octroya une représentation et des droits aux Juifs de son Empire en nommant deux Rex judaeorum (Roi des Juifs), à Rouen  pour la Neustrie et à Narbonne pour la Septimanie, et un Magister judaeorum (Maître des Juifs) à Mayence pour l’Austrasie. Ces dignitaires n’étaient pas rois mais jouaient le rôle de représentants de leur communauté auprès des autorités impériales et dirigaient leurs affaires.

Après 911 et le traité de Saint-Clair-sur-Epte, par lequel  les Vikings devinrent vassaux du roi de France en Normandie, les nouveaux ducs entretinrent ces relations avec la communauté juive et s’appuyerèrent sur elle pour développer leur territoire. Cette coopération se poursuivit et s’amplifia sous Guillaume le Conquérant. Après avoir conquis l’Angleterre en 1066 le nouveau roi fit venir des Juifs rouennais auprès de lui à Londres afin d’intégrer les communautés juives locales sur le même modèle que sur le continent et de développer le commerce maritime à travers la Manche.

Mais seulement trente ans après cette conquête, Robert Courteheuse décida de participer à la première croisade. Avant même de partir pour le Proche-Orient les Croisés, reconnaissant des « ennemis de Dieu » en ce groupe, s’attaquèrent aux Juifs de Rouen – il en alla de même dans toute l’Europe du nord et de l’est. Ils investirent le Clos-aux-Juifs, massacrèrent ses habitants et détruisirent les institutions juives.

Quatre ans plus tard, Henri Ier Beauclerc restitua aux Juifs leurs droits perdus (droits de possession, de revenus, d’hypothèques, de justice et de vie quotidienne selon les préceptes de la loi juive.) C’est dans ce cadre de liberté renouvelée que les juifs de Rouen construisirent une Yeshiba (ou Medrash), c’est-à-dire une école rabbinique où l’on étudiait et commentait les textes sacrés.

A la fin du XIIe siècle, à la veille de la conquête de la Normandie par Philippe Auguste, les Juifs représentaient environ 6000 habitants, soit 20% de la population totale de Rouen.

Dans un premier temps le rattachement de la Normandie à la couronne française ne changea pas grand-chose, Philippe Auguste s’efforçant de respecter les traditions et droits locaux, mais au fur et à mesure des années de ce XIIIe siècle les Juifs de Rouen, qui jusqu’alors bénéficiaient d’une plus grande liberté qu’ailleurs, allaient être atteints par les attaques de la couronne et de l’Eglise. Ils durent notamment porter la rouelle, une pièce ronde de tissu jaune, cousue sur leurs vêtements.

L’autonomie du « Royaume Juif » de Rouen disparut lors de l’expulsion des Juifs ordonnée par Philippe le Bel en 1306, dans le but de confisquer leurs biens. Le Clos-aux-Juifs de Rouen fut racheté par la Ville. En 1307, la nouvelle charte de Rouen, entérinée par la couronne, marqua la fin du judaïsme médiéval à Rouen

 

II – Un centre culturel de premier ordre

L’Ecole de Rouen eut une influence très importante aux XIIe et XIIIe siècles sur les autres communautés juives d’Europe du Nord. Rouen fut le siège de plusieurs grands synodes (« maris absents »,  règles des écoles rabbiniques …) dont les résultats se traduisirent en lois appliquées dans toutes les communautés juives concernées.

La ville accueillit surtout une riche vie intellectuelle, portée par des savants venant de divers horizons. Cette vitalité permit la rencontre de différents systèmes de pensée à propos des écrits – la Torah et le Talmud – et une vaste production de gloses, ou tossafoth, et de commentaires. Ce travail d’exégèse et de réflexion était très répandu aux XIIe et XIIIe siècles dans le nord de la France, en Allemagne et en Angleterre mais les tossafistes de Rouen étaient les plus influents.

Parmi ces savants on peut citer Rashbam (1080-1158/1174), petit-fils de Rachi de Troyes, le célèbre rabbin andalou Abraham ibn Ezra (1089-1167), Menahem Vardimas, tassofiste et maître de l’Ecole de Rouen au XIIIe siècle,  Simson de Chinon (XIIIe siècle), exégète. Cette période d’émulation intellectuelle livra plusieurs œuvres majeures telles que le commentaire de l’Exode d’Ezra (1153), le Grand Mahezor et la copie et le commentaire de la Mishneh Torah de Maïmonide par Cresbia b. Isaac dit le Ponctuiste (1224-1254), deux codicilles du Pentateuque par Elie b. Berakhiah, dit le Scribe (1239), le Sefer kerikout de Simson de Chinon, qui fut réimprimé quatre fois jusqu’en 1709 et qui servit de modèle de méthodologie talmudique dans toute l’Europe. Simson produisit également sa propre version du Talmud de Babylonie. Cette version, conservée à Munich, est le seul manuscrit complet du Talmud de Babylonie qui nous soit parvenu depuis le Moyen-Âge.

L’Ecole de Rouen fut un endroit privilégié de partage des connaissances. Grâce à Abraham ibn Ezra les savants normands eurent accès au savoir scientifique et à la culture arabes. De nombreux textes hébraïques purent également être traduits en français et en normand. Enfin, cet espace d’échange et les nombreux commentaires bibliques initièrent un renouveau et une redécouverte de l’Ancien Testament du côté des théologiens chrétiens.

 

III – La « Maison Sublime »

Le témoignage principal –et le plus exceptionnel – de cette présence juive à Rouen est la « Maison Sublime », considérée selon le chercheur Norman Golb, qui avait prédit cette découverte, comme une école rabbinique.

Ce bâtiment fut découvert durant l’été 1976 à l’occasion de travaux dans la cour du Palais de Justice. En déblayant et en fouillant, les archéologues mettent au jour un bâtiment de grande dimension, 9.50 m sur 14.10 m. Seuls le rez-de-chaussée et la base du premier étage subsistent, le reste ayant été arasé lors de la construction du Palais de Justice au début du XVIe siècle.

    

Le premier niveau, semi-enterré par rapport à la rue médiévale, consiste en une vaste pièce qui semble avoir pu servir de bibliothèque pour l’école. Un seul mur (nord) est percé de quatre meurtrières en plein-cintre. Les trois autres murs sont nus et ponctués de trous à mi-hauteur, qui pouvaient supporter des tablettes de lecture. Un escalier logé dans une tourelle d’angle s’ouvre dans le coin nord-ouest de la pièce et permet d’accéder au niveau supérieur. L’épaisseur des murs et les besoins que suppose une telle école – qui devait accueillir jusqu’à une soixantaine d’étudiants venant de toute la Normandie – laisse penser que ce bâtiment devait comporter deux ou trois étages.

Le décor roman de ce bâtiment, et notamment des sculptures de dragon et de lion sur des bases de colonnes,  ses dimensions et sa période de construction (début du XIIe) le rapprochent de l’abbatiale de Saint-Martin-de-Boscherville – les deux pouvant être l’œuvre du même atelier.

 

Bien que d’autres académies hébraïques aient pu exister ailleurs en France – à Narbonne, Reims, Paris, Marseille – si ce bâtiment se révèle être la yeshiba de Rouen, appelée Scola Rothomagi dans les textes, alors il serait est le seul exemple matériel de ce type dont nous disposons aujourd’hui. La « Maison Sublime » est le plus vieux monument juif de France et sa découverte fortuite a permis de mettre à jour tout un pan oublié de l’histoire de Normandie et de France.

 

 

En savoir plus

Au Roi des Keroubims
Concert le 23 août 2016 à 22h, à l'église d'Hautot-sur-Mer (76), dans le cadre du Festival de l'Académie Bach.

Alla Francesca - Site Internet de l'ensemble