CHRONIQUES BAROQUES


5 février 2013 - Une leçon de musique, au cinéma

12 avril 2012 - L'illusion du savoir

16 février 2012- Aria et trente Variations (3)

22 décembre 2011  - Aria et trente Variations (2)

21 novembre 2011 - Aria et trente Variations (1)

18 octobre 2011 - illusions jésuites (2)

20 juillet 2011 - illusions jésuites (1)

21 juin 2011 - un Bourgeois à Madrid

6 mai 2011 - vaine ressemblance

6 avril 2011 - une perle irrégulière...

Aujourd’hui, dimanche 8 mai 2011, dernière représentation du Bourgeois Gentilhomme, dans la version du Poème Harmonique. Au théâtre Canal de Madrid, s’achève une des plus belles aventures artistiques de cette décennie, dans la joie et la mélancolie.

Triomphe de la joie, celle d’un public espagnol enthousiaste (le mot est faible…), emporté par la vis comica d’une pièce dont chaque vision me confirme le caractère hors norme. La mécanique théâtrale du Bourgeois est implacable, le rire s’installe dans toutes les scènes, les emplit de l’intérieur peu à peu, en déborde à la fin lorsqu’il n’est plus possible, physiquement, d’aller plus loin. Écrit dans l’urgence, à la demande de Louis XIV qui voulait y voir intégrer une « turquerie », le Bourgeois est à lui seul un condensé du théâtre baroque ; tout est là, la comédie de mœurs, la satire, la farce, la commedia dell’arte. Parfois, même la tragédie n’est pas loin. Toujours en équilibre sur un fil, celui du rire, il s’en faudrait de peu pour qu’une situation ne bascule de l’autre côté, celui du tragique. La folie de Monsieur Jourdain pourrait conduire à sa ruine économique et à l’éclatement de sa famille, mais Molière n’use pas ainsi du théâtre ; fidèle à la vision antique de la comédie, qui lui attribue une finalité morale, il met le doigt sur les travers humains par le rire, cette chose étrange qui n’appartient, dit-on, qu’à notre espèce.

Paradoxalement, l’extraordinaire force du Bourgeois Gentilhomme tient peut-être à son apparente imperfection formelle, à la juxtaposition de scènes plus loufoques les unes que les autres qui s’enchaînent sans laisser au spectateur le temps de souffler. En termes objectifs, il ne s’agit pas de la pièce la plus aboutie de Molière. Mais ce qui aurait pu n’être qu’un collage de situations est admirablement lié par les auteurs (si l’on considère comme fondée l’affirmation selon laquelle Molière ET Lully ont vraiment écrit la comédie ensemble). Un exemple parmi cent : immédiatement après la leçon de danse de Monsieur Jourdain, lors de laquelle il s’échine de manière pathétique à apprendre la révérence (« pour une marquise… »), arrive le maître d’armes dont les premiers mots sont « la révérence Monsieur ». Et tout le reste à l’avenant…

Le Bourgeois marque la dernière collaboration entre Molière et Lully, initiée dix ans plus tôt avec Les Fâcheux. Il symbolise aussi quasiment la fin du genre de la comédie-ballet, cette tentative très baroque de mêler ensemble le théâtre, le chant et la danse. Molière, écarté de l’opéra naissant par un Lully homme de pouvoir autant qu’artiste, donnera encore un chef-d’œuvre l’année de sa mort, Le Malade Imaginaire, cette fois-ci avec le compositeur Marc-Antoine Charpentier. Ensuite, exit la comédie-ballet. 

Molière meurt le 17 février 1673. Le 27 avril de la même année, première représentation du Cadmus & Hermione, de Lully, qui marque le début officiel de l’histoire de l’opéra français, le début d’une autre histoire.

Jean de La Fontaine n’aura pas de mots assez durs pour parler de l’opéra, qu’il trouvait ampoulé, grandiloquent, ridicule dans sa volonté héroïque (mais vaine) de faire apparaître et disparaître des dieux et déesses de pacotille :

Souvent au plus beau char le contrepoids résiste ;
Un dieu pend à la corde, et crie au machiniste ;
Un reste de forêt demeure dans la mer,
Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.
                                                     (Epître à Monsieur de Niert, 1677)

Mais l’art lyrique nouveau plaît au Roi. Même si sa théâtralité frise souvent l’indigence, l’imaginaire de puissance et de gloire qu’il magnifie répond à merveille aux attentes d’un monarque qui se rêve en soleil de l’Europe. Le caractère composite par nature de la comédie-ballet ne pouvait être porteur du même message de grandeur démesurée, mais c’est aussi ce qui lui a évité, certes au prix d’une disparition définitive, de basculer dans les stéréotypes, les conventions et l’académisme qui s’installent au cœur de la machine-opéra dès cette époque.

La mélancolie que j’évoquais au début de ces lignes, nous l’avons tous ressentie lors de cette dernière représentation. Vous la percevrez certainement vous aussi dans les photographies prises à Madrid par Robin Davies *. Tous les artistes du Poème Harmonique méritent des éloges individuels, qu’il s’agisse des comédiens, des chanteurs, des danseurs ou des instrumentistes, mais je voudrais particulièrement rendre hommage à Olivier Martin-Salvan, qui a donné vie à un Monsieur Jourdain plus humain et fou que nature, digne de rester dans les mémoires au même titre que Louis Seigner, Jacques Charron ou Michel Serrault.

Révérence mon Sieur…

(III, 21 juin 2011)

* sur ce site, galerie de juin 2011