Résidences de recherche et création

Le dispositif

Albane Imbs

Bertille Arrué

Yan Ma

Adrien Alix

Candidature 2018

 

Les agréments et l’improvisation dans la musique pour violon de Tartini

Yan Ma


 

Yan Ma, violoniste chinoise, obtient en 2012 sa licence de violon au Conservatoire Supérieur de Musique de Shanghai avant de venir poursuivre ses études en France. Elle y obtient, au Conservatoire à Rayonnement Régional de Boulogne-Billancourt, ses Diplômes d’Études Musicales de violon moderne dans la classe d’Agnès Reverdy (avec mention Très Bien à l’unanimité en 2014) puis de violon baroque avec Olivia Centurioni (en 2015) et suit en parallèle, pendant un an, l’enseignement de Gwendolyn Masin à la Haute École de Musique de Genève. Elle intègre le Conservatoire National Supérieur de Musique et Danse de Paris aussitôt après, en septembre 2015, en licence de violon Baroque chez François Fernandez.

Après avoir pris part au spectacle de clôture de l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010 et avoir fait partie du Shanghai Oriental Symphony Orchestra entre 2010 et 2012, Yan Ma continue régulièrement à jouer en France, avec divers ensembles baroques notamment. Elle reçoit les conseils de Enrico Gatti, Stéphanie-Marie Degand, Maryvonne Le Dizès ou encore Jacques Ghestem et la diversité de sa pratique musicale la pousse également à se perfectionner auprès de Jeanne-Marie Conquer dans ses ateliers XXème.

 

 

Le samedi 31 mars 1770, en l'église des Servi de Padoue fut célébrée une messe solennelle funèbre en mémoire de Giuseppe Tartini, chantée et jouée par tous les musiciens et chanteurs de la Chapelle musicale de la basilique St Antoine. Tartini y avait occupé le poste de premier violon pendant plus de quarante ans, et cette messe était l’œuvre de son élève Giulio Meneghini qui lui succédait alors à ce poste. Après l'offertoire, Giulio Meneghini exécuta un concerto "avec une grande maîtrise". Tous les cierges et tout ce qui servit pour la décoration se fit aux frais de Meneghini qui souhaitait là témoigner publiquement de toute sa gratitude à l'égard de son maître. Quand la messe fût achevée, le jeune prêtre Francesco Fanzago prononça depuis sa chaire un remarquable éloge du défunt.

Giuseppe Tartini était mort dans la matinée du 26 février de cette même année 1770. Bien que disparu de la vie quotidienne depuis déjà quelques années, il partit en homme fort regretté et dignement respecté; son entourage et ses élèves gardèrent en mémoire le souvenir d'un professeur très scrupuleux, "un excellent violoniste et grand maître du contrepoint". François Fayolle nous rapporte que Pietro Nardini, un autre de ses élèves qui était devenu un musicien célèbre, aurait accouru de Livourne lorsqu'il apprit que son vieux maître devenu très âgé était malade, afin de lui prodiguer des soins et l'assister jusqu'au dernier moment. Le grand homme, qu'on surnommait le "premier violon d'Europe" ou le "maître des nations", disparu dans l'estime et l'admiration à l'âge de soixante-dix-sept ans et provoquant une émotion forte et douloureuse auprès de tout son entourage. C'est ce surnom de maître des nations que lui valu la célèbre école de violon qu'il fonda après son voyage à Prague en 1727, du fait que ses élèves affluaient de toute l'Europe et qu'il en était même un, Guglielmo Fegeri, qui sera plus tard le dédicataire de l'opus II du maître, qui était venu de l'île de Java. Ces nombreux violonistes qui venaient alors de très loin, étaient pour la plupart des concertistes déjà reconnus qui venaient se perfectionner auprès de Tartini, et qui contribuèrent à la renommée du compositeur dans toute l'Europe. Plusieurs revues ou journaux de l'époque contribuèrent également à la notoriété du maître et de son école cosmopolite en faisant d'eux maints éloges.

L'enseignement et les recherches théoriques occupèrent la place la plus importante dans les activités de Tartini à la fin de sa vie, alors qu’il réduisit de plus en plus son activité de concertiste. Selon la délibération de la Presidenza della Veneranda Arca del santo de Padoue du 23 février 1765, il lui fût accordé qu'il ne participerait plus aux concerts publics de la chapelle de la basilique St Antoine mais celle-ci continua à le rétribuer et Tartini se fit alors remplacer par son élève Giulio Meneghini. Giuseppe Tartini était un professeur très consciencieux comme peuvent nous le laisser imaginer plusieurs correspondances. Dans une lettre adressée au comte Giordano Riccati et datée du 27 août 1761, Tartini alors âgé de presque soixante-dix ans s'avoue extrêmement fatigué; on apprend qu'il devait donner presque sept heures de leçons le matin et trois l'après-midi. Dans une autre correspondance, cette fois ci avec le père Martini, il se dit encore une fois très troublé par l'affluence de ses élèves. Il explique que la plupart sont venus de très loin pour profiter de son savoir et qu'il lui est ainsi impossible de les renvoyer chez eux, d'autant plus qu'ils sont souvent envoyés par des princes. Le compositeur qui est aujourd'hui malheureusement quelque peu oublié était alors presque unanimement considéré comme l'un des plus grands musiciens de son siècle.

La plupart des œuvres de Giuseppe Tartini ne sont pas éditées aujourd'hui et il est donc assez difficile d'explorer l'oeuvre de ce compositeur qui laissa un héritage musicale et pédagogique extrêmement précieux et qui influença très certainement tout l'enseignement du violon qui suivit. En effet, Tartini influença toute une lignée de violonistes virtuoses sur plusieurs générations, tels que Pugnani et par lui Viotti. Les élèves de Tartini transmettaient leur savoir aux musiciens de la toute fin du XVIIIème siècle et du XIXème siècle tout en continuant à propager ses œuvres dans toute l'Europe. Le violoniste Pierre Baillot qui fût professeur au conservatoire de Paris voyagea en Italie et ramena un certain nombre d’œuvres de Tartini; Jean-Baptiste Cartier dans sa célèbre méthode de violon, consacra une partie importante aux œuvres du maître de Padoue, qu'il dut en partie à Pierre Baillot. Outre cette influence d'ordre pédagogique, Tartini contribua également à l'évolution de son instrument, notamment en imposant un archet plus long.

Giuseppe Tartini était un compositeur très prolifique, le catalogue de ses oeuvres est assez impressionnant. Il comprend plus de deux-cent sonates pour violon, une quarantaine de sonates en trios, quatre quatuors d'archets, environ cent-cinquante concertos pour violon, deux pour violoncelle et quatre pour flûte, ainsi qu'une petite poignée d’œuvres vocales sacrées. Il faut y ajouter quelques ouvrages théoriques, et un manuscrit intitulé "regole per arrivare a saper ben suonar il Violino" qui constitue un ensemble de règles où sont exposés certains principes fondamentaux de son école de violon et qui traite essentiellement de l'ornementation. Ce manuscrit avait été rédigé par Tartini pour rappeler à ses élèves les bases élémentaires de son enseignement et circulait ainsi dans son école des nations. Cependant, les élèves propagèrent très vite dans toute l'Europe cette mine d'or et Léopold Mozart, dans son traité sur le violon paru en 1756 reprend certains de ces principes sur l'ornementation et recopie même certains exemples musicaux des regole sans citer la source d'origine. Ce manuscrit qui ne contenait qu'une infime partie des principes de l'enseignement de Tartini ne constituait donc pas un véritable traité et n'était de ce fait pas destiné à être publié. Mais justement, P. Denis, un an après la mort de Tartini en réalisa une traduction et le publia à Paris sous le titre de "Traité des Agrémens de la Musique", il cite Tartini encore une fois comme "le plus grand musicien de son siècle" et se targue d'être l'un de ses amis.

Parmi les ouvrages théoriques de Tartini, il faudrait également citer une lettre, écrite à une de ses élèves Maddalena Lombardini, qui mena par la suite une grande carrière de concertiste partout en Europe et qui fît une réelle sensation notamment au Concert spirituel. Dans cette lettre, Tartini lui donne de très importants conseils sur l'étude du violon, et rappelle encore les bases essentielles de son enseignement, tout particulièrement pour l'archet. L'étude de l'archet étant selon Tartini "la plus importante de toutes", il dit à son élève qu'elle doit s'en rendre "maîtresse absolue" et par là, il insiste sur l'importance de la belle qualité du son. Car Tartini était particulièrement réputé pour sa beauté de son, pour son jeu d'archet et sa capacité à faire chanter l'instrument. Probablement peu de compositeurs de son époque ont poussé autant que lui la recherche de la pureté du son et de l'expression. Aussi, il disait à ses élèves "Per ben suonare, bisogna ben cantare" (Pour bien jouer, il vous faut bien chanter). Ce qui caractérise sa musique, c'est précisément l'art du cantabile, du jeu chanté par lequel il évoque entre autres des scènes de la nature, et aussi la suavité de son expression. Peu de musiques de cette époque sont aussi expressives et aussi suaves que la sienne. Giuseppe Tartini avait l'habitude d'écrire en marge de ses compositions, des vers poétiques ou des devises, ou bien même simplement des belles phrases qui traduisent l'expressivité et l'état d'esprit de la musique, tirées des drames de Métastase ou d'auteurs et poètes desquels il s'inspirait, ou bien alors tirées de chansons populaires; ceci dans une écriture chiffrée, ce qui le laissait garder pudiquement le secret de la source de son inspiration. On observe surtout cette pratique qui témoigne de la sensibilité exacerbée de notre compositeur dans ses deux dernières périodes créatrices, selon le découpage en trois périodes établi par Minos Dounias. Durant ces périodes, Tartini accordait de plus en plus d'importance au chant et à l'expression plutôt qu'à la virtuosité et aux prouesses techniques; on constate également dans ces deux dernières périodes un développement des mouvements lents centraux qui deviennent donc des mouvements à part entière et non plus de simples intermèdes entre les deux mouvements rapides. En outre, le comte Francesco Algarotti nous apprend que Tartini avait l'habitude de lire, avant de se mettre à composer, une pièce de vers de Pétrarque, "avec laquelle il sympathisait beaucoup pour la finesse du sentiment; et cela pour avoir toujours présent un objet déterminé à peindre avec les différentes modifications qui l'accompagnent, et pour ne jamais perdre de vue le motif et le sujet."

La lettre à la Signora Maddalena Lombardini qui se présente comme une véritable leçon est une source très précieuse pour aborder la musique de Tartini. Cette lettre fût publiée quelques mois après la mort de Tartini par l'Europa litteraria. Charles Burney en fît une traduction en anglais l'année suivante, et en 1773 (Tartini était alors comme nous l'avons vu, célèbre dans toute l'Europe), le Journal de musique en donna la première traduction en français. La lettre à Madame Lombardini avec le Traité des agrémens constituent un trésor inestimable d'autant que ce Traité des agrémens est un des très rares ouvrages sur l'ornementation pour l'Italie du XVIIIème siècle. C'est à partir de ces quelques sources que nous aimerions pouvoir travailler. Aborder la musique de Tartini en se basant directement sur les sources d'origine représente pour nous un intérêt primordial, et pourrait - du moins nous l'espérons - en représenter un pour beaucoup de personnes. Fort peu de musiciens aujourd'hui se sont penchés sérieusement sur ce travail. Pour rejouer la musique de Tartini aujourd'hui, il faudra passer au-delà de toutes les légendes et anecdotes un peu obscures qui nous présentent le personnage sous un aspect mythique depuis sa disparition. C'est tout ce passionnant travail que nous aimerions pouvoir entreprendre, aussi fastidieux soit-il. Celui de pouvoir rejouer la musique d'un compositeur et violoniste à la personnalité attachante et qui bien qu'injustement oublié fût dans son temps l'un des plus importants pour la musique baroque italienne; rejouer sa musique selon les règles de l'art telles qu'il les a lui même décrites.

 

Pour sa résidence de recherche-création à l’Académie Bach, Yan Ma était accompagnée de Gaspard Afsa au clavecin et de Maria Calvo au violoncelle.

 

Périodes de résidence à l’Académie Bach :
- Du 15 au 22 avril 2016
- Du3 au 9 août 2016

Périodes de diffusion :
- Du 17 au 23 avril 2018
- Concert en entrée libre le 23 avril à 16 heures au Presbytère