Gustav Leonhardt, une discographie

Par Philippe Houbert

En guise d'introduction

Il y a exactement dix ans, le 16 janvier 2012, disparaissait Gustav Leonhardt, à l’âge de 83 ans. Claveciniste, organiste, chef d’ensembles, il fut l’un des principaux artisans de la redécouverte de la musique exécutée sur instruments anciens, à partir des années 1950. S’il ne fut pas le premier (Casadesus, Dolmetsch ou Landowska avaient ouvert la voie), c’est sous son influence que ce qui n’était avant lui qu’une démarche marginale devint une lame de fond, révolutionnant le paysage musical.

Ses enregistrements (près de 300 !) ont marqué une génération entière de musiciens et de mélomanes, par la découverte des œuvres choisies autant que par la révélation d’une éloquence jusqu’alors inédite. Aujourd’hui encore ils gardent une intensité rarement approchée. Sans effet de manche ni gadget, l’écoute d’un disque de Leonhardt ne laisse pas indemne.

Mais le temps fait son œuvre et avec lui vient l’oubli. C’est pourquoi l’Académie Bach a choisi de rendre hommage au grand musicien en explorant les richesses de son catalogue de musique enregistrée aujourd’hui largement disponible sur internet. Chaque mois, Philippe Houbert, mélomane passionné et discophile érudit, et par ailleurs vice-président de l’Académie Bach, vous guidera dans un parcours thématique regorgeant de trésors cachés.

Pour retrouver, ou découvrir peut-être, l’une des personnalités artistiques les plus fortes du monde de la musique classique.

Jean-Paul Combet

Gustav Leonhardt, dans sa maison d'Amsterdam (2003) © Robin .H. Davies

Propos liminaires

C’est habité d’un grand enthousiasme et d’une certaine anxiété que j’ai accepté la proposition faite par Jean-Paul Combet d’explorer la discographie de Gustav Leonhardt.

Certes, je me suis déjà livré à ce genre d’exercice sur certain réseau social, si décrié par ailleurs mais qui permet aussi, si on sait bien l’utiliser, de partager des passions, musicales ou autres, avec des internautes du monde entier. Mais, dans le cas présent, et compte tenu de la diversité des expressions par lesquelles Gustav Leonhardt nous a initiés (avec d’autres, d’Alfred Deller à Nikolaus Harnoncourt) à un nouveau monde d’œuvres inconnues, mais aussi de redécouvertes de terres que l’on croyait savoir par cœur, une double obligation s’imposait à moi : structurer et choisir.

Jean-Paul mentionne le nombre important d’enregistrements laissés par Leonhardt : près de 300 ! Je ne saurais ici trop rendre grâce à Luigi Swich et Enrico Baraldi, mélomanes italiens passionnés qui, dans les années qui ont suivi la mort du maître, se sont attelés à répertorier l’intégralité des disques réalisés par ce dernier, et ce, par label discographique, avec abondance de renseignements précisant les dates et lieux où furent fabriquées (au sens artisanal du terme) ces merveilles. Leur site m’a été d’une aide immense !

Structurer, disais-je : dans ce parcours tout du long de cette année-anniversaire, et en optant pour un rythme mensuel, ce sont quelques chapitres que je vous proposerai : Leonhardt claveciniste, Leonhardt organiste, Leonhardt chambriste, accompagnateur ou continuiste, Leonhardt chef d’ensembles instrumentaux et/ou vocaux. Et ceci, le plus souvent, en distinguant les disques consacrés à Johann Sebastian Bach (Académie oblige !) de ceux dédiés à de très nombreux autres compositeurs, connus, ou beaucoup moins.

Choisir : certes, un nombre très important de ces enregistrements étalés sur 57 ans (de 1950 à 2007) est disponible sur YouTube. Ce qui pallie heureusement et à moindre coût, la triste valse des labels et la disparition de nombres de disques. Mais il était évidemment impossible et inconcevable de vous proposer une « Intégrale Gustav Leonhardt ». Quelques gros coffrets de CDs, encore plus ou moins facilement disponibles, permettent d’aborder une partie essentielle du répertoire du maître. Mais nombre de captations ne sont plus guère écoutables que grâce à Internet. C’est donc ce média qui viendra illustrer le parcours proposé. Et, à de très rares exceptions près, via des vidéos seulement audio.

En me remémorant l’émotion qui fut la mienne lorsque j’appris la mort du maître il y a 10 ans, je vous propose d’entrer dans ce parcours très personnel (d’où son titre générique “Une discographie”), par un premier chapitre consacré aux enregistrements de clavecin d’œuvres de Bach entrepris entre 1953 et 1967.

Chapitre I : Bach au clavecin (1953-1967)

La vie des très grands artistes est souvent dépourvue d’aspects spectaculaires. Celle de Leonhardt n’échappe pas à cette règle.

Après des études musicales aux Pays-Bas, puis à la Schola Cantorum Basiliensis (Bâle), il arrive à Vienne en 1950. Comme le dit Skip Sempé dans son joli texte « Gustav Leonhardt et le petit clavecin rouge » (1) , Vienne dans l’après-guerre, c’était, pour un rebelle, « le mauvais endroit au mauvais moment ». Les clavecins industriels de l’époque ne se prêtaient guère à la nuance. Et pourtant, le hasard ou d’heureuses circonstances firent que le mauvais endroit au mauvais moment se transforma en divine surprise. Dès 1950, un dénommé Josef Mertin, chef d’orchestre et pédagogue, eut l’heureuse idée de réunir quelques jeunes gens pour un enregistrement des Concertos Brandebourgeois. Parmi ces jeunes fous, outre Gustav Leonhardt, un certain Nikolaus Harnoncourt, Eduard Melkus et de futurs membres du Concentus Musicus de Vienne. Nous y reviendrons dans un autre chapitre.

La réunion de ces rebelles à la tradition, et dieu sait si Vienne est une ville traditionnelle, fit grand bruit et attira le label Vanguard qui proposa à Gustav Leonhardt d’enregistrer, en mai et juin 1953, deux disques qui sonnent désormais comme le début d’une nouvelle ère.

Le premier était consacré à l’Art de la Fugue. En voici le début, Contrapunctus I ou Fugue simple :

      Art of Fugue (Die Kunst der Fuge) , BWV 1080: i. Simple Fugue – YouTube

Tout l’art de Leonhardt est déjà là : pas l’ombre d’une afféterie, une forme d’évidence naturelle.

Poursuivons avec la Fugue en mouvement contraire (in contrario motu) avec double augmentation :

     Art of Fugue (Die Kunst der Fuge) , BWV 1080: x. Fugue In Contrary Motion, With Double Augmentation – YouTube

Nous ferons retour à cet enregistrement fondateur en fin de chapitre.

Le mois suivant, en juin 1953, c’est aux Variations Goldberg que Leonhardt s’attaquait (il en laissera 3 captations intégrales, plus l’Aria). Impossible de ne pas vous proposer ce disque mythique dans son intégralité !

     Bach, Variaciones Goldberg BWV 988. Gustav Leonhardt, 1953 – YouTube

Il suffit d’écouter la seule première variation pour savoir que, pour Leonhardt, et contrairement à nombre de clavecinistes ou pianistes, les Goldberg ne peuvent/doivent pas être une œuvre donnant libre cours à la virtuosité de l’interprète. Le cœur de cet opus est ailleurs. Et, oubliés le son du clavecin et les techniques d’enregistrement de l’époque, on ne peut que se demander si on n’a jamais fait mieux.

Les fondations étaient posées mais la seconde moitié des années 50 s’avèrera décevante pour les tenants de ce qu’on appellera plus tard affreusement l’interprétation historiquement informée. Leonhardt rentre au pays, se consacre à l’enseignement au Conservatoire National d’Amsterdam et à l’orgue des Nieuwe Kerk (Eglise Neuve) et Waalse Kerk (Eglise wallonne) de cette ville.

Il faudra attendre le début des années 60 pour que le blé, semé au cours de la décennie précédente, murisse. De nouveaux labels, Das Alte Werk (repris plus tard par Teldec, lui-même englobé par Warner Classics) et DHM (Deutsche Hamonia Mundi, racheté par Sony), vont jouer un rôle capital dans la diffusion de la musique sur instruments dits « anciens ».

C’est pour DHM que Leonhard enregistre, début septembre 1963, soit dix ans après l’Art de la Fugue et les Variations Goldberg, la Partita n° 4 en ré majeur BWV 828. Et ce, en un lieu qui va devenir une Mecque pour nombre de captations de musique ancienne : la Zedernsaal du château de Kirchheim en Souabe. Merveilleux disque réalisé sur un clavecin de Martin Skowroneck d’après un Dulcken de 1745. Et, évidemment, les techniques d’enregistrement ont bien progressé en dix ans.

     Bach – Partita n°4 – Leonhardt 1963 – YouTube

Ah ! cette Allemande !

L’année suivante, en 1964, c’est Das Alte Werk qui a le bonheur d’accueillir Leonhardt pour un enregistrement intégralement consacré à diverses œuvres vocales (le Quodlibet et des Chorals) et instrumentales de Bach (divers Préludes), puis un autre mêlant Frescobaldi, François Couperin et Böhm au Capriccio sur le départ d’un frère bien-aimé BWV 992. Malheureusement, cette dernière pièce est découpée en autant de vidéos que de mouvements.

De ces deux disques qui se retrouveront groupés plus tard, au fil des couplages divers, je vous propose le Petit Prélude en mi majeur BWV 937 de l’un, et le troisième mouvement, Adagiossissimo, du Capriccio, avec la voix de Leonhardt annonçant le mouvement, de l’autre :

     Little Prelude in E Major, BWV 937 – YouTube

     Capriccio in B-Flat Major, BWV 992 “On the Departure of His Most Beloved Brother”: III…. – YouTube

Retour à DHM et au château de Kirchheim en septembre 1965 pour le Prélude, Fugue et Allegro en mi bémol majeur BWV 992, œuvre destinée au clavecin ou au luth comme inscrit sur la partition, et jouée ici sur un clavecin de Carl August Gräbner, facteur de Dresde, daté de 1782.

     Prelude, Fugue and Allegro in E flat major, BWV 998 – YouTube

Poursuivons l’alternance entre disques DHM et Das Alte Werk pour écouter le deuxième enregistrement des Variations Goldberg, réalisé en 1965 sur le même instrument Skowroneck d’après Dulcken que pour la Partita entendue précédemment. Vidéo proposant les images de la première édition de l’œuvre en 1741 par Balthasar Schmied, imprimeur, libraire et graveur de Nuremberg.

     Gustav Leonhardt plays Bach Goldberg Variations BWV 988 – YouTube

Tempo majoritairement plus allant que dans la version de 1953, n’est-ce pas ?

Même instrument pour un enregistrement Das Alte Werk de février 1967 de la trop peu connue Suite en fa mineur BWV 823.

     Bach – Suite in f minor BWV 823 – Leonhardt – YouTube

Sublime Sarabande en rondeau !

Mais l’événement discographique majeur de l’année 1967 sera celui du second Livre du Clavier bien tempéré, réalisé toujours sur le Skowroneck/Dulcken et au château de Kirchheim. Il faudra attendre près de 6 ans pour que Leonhardt se décide à enregistrer le premier Livre.

Dans mon introduction, je m’étais fixé le choix comme obligation. Mais comment choisir ici ? L’intégralité du Livre ? quelques Préludes et fugues clairsemés ? L’Académie Bach se situant en Normandie, j’ai opté pour le moyen terme : les Préludes et Fugues n° 13 à 24 BWV 882 à 893. Et un commentateur de cette vidéo a l’excellente idée de renseigner le minutage de chaque pièce. Donc, chacun y trouvera son compte ! Un enregistrement que j’avais emprunté à la Discothèque de la Ville de Paris lors de sa parution en France et dont je ne me suis jamais lassé.

     Gustav Leonhardt, Bach WTC Book II. Nos.13-24 BWV 882-893 – YouTube

Avant de refermer ce premier chapitre, et puisque c’est jour de célébration de la disparition de cet immense interprète, quel plus bel hommage que de revenir à l’Art de la Fugue de 1953 et de partager la fugue restée inachevée, le Contrapunctus XIX, tout en pensant au témoignage (même douteux) de Carl Philipp Emanuel Bach : « Sur cette fugue où le nom de BACH est utilisé en contre-sujet, est mort l’auteur ». Rappelons quand même que Leonhardt lui-même a longtemps tenu cette fugue comme ne faisant pas partie de l’Art de la Fugue.

     Art of Fugue, BWV 1080: Unfinished Fugue, on BACH (Gr. XIX, D. XX) – YouTube

 

Au mois prochain pour un nouveau chapitre !

 

(1) Ce texte est disponible dans son intégralité au sein d’un fascicule qui vous sera envoyé gratuitement sur demande auprès de l’Académie Bach.

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